Après une semaine pleine d'amitiés naissantes et de musiques chamarrées, il est temps de quitter La Paz.
Samedi est jour de fête. A 17 heures, elle bat son plein. La bière et les voitures coulent à flot. S'extirper de cette marée enjouée relève du miracle.
Rodolfo, coleader du groupe K'ala marka, va l'accomplir. Il connaît comme sa poche ce dédale des rues pentues. Mais avant de pointer le capot de notre 4x4 lourdement chargé vers l'Alto, un autre tour de force s'impose. A quatre, déjà, nous étions aussi à l'aise que des sardines dans une boîte en fer blanc. Alors à six ? Car Rodolfo se pointe flanqué d'une grosse huile en partance pour l'aéroport et Buenos Aires. Dans sa valise, les derniers détails du concert que le groupe doit y donner. Tout naturellement, ce gros quintal de bonne humeur placide s'est assis à l'avant. A quatre à l'arrière, entassés comme des enfants, nous n'envions pas pour autant Carlos, tout à l'écoute de sa boîte à vitesses. Le moteur ronfle, grogne, puis s'essouffle. Surtout ne pas caler. Sortir le treuil en pleine ville, tu parles d'une aventure ! Heureusement, la pente s'apaise. L'Alto, enfin. Sur des promesses de se revoir, ici, en Bolivie, là-bas, en France, Rodolfo nous quitte. Son compagnon lui emboîte le pas avec une légèreté insoupçonnée. Il y a de la gaîté dans ses pas. Pour eux, la fête continue.
Pour nous, c'est la route. Jusqu'à Desaguadero, d'abord, que nous atteignons à la nuit tombée. Première frontière : fermée. A la lueur des phares, nous apercevons deux camions cul à cul et des bras lourdement chargés qui s'agitent. Quelques sourires, aussi. Des regards inquiets, voire hostiles, surtout.
Nous rebroussons chemin à la recherche d'un autre passage de frontière. 21 heures. Plus qu'une demi-heure pour satisfaire aux formalités nombreuses de part et d'autre des barrières. Un camion-citerne, posé négligemment en travers, bloque un accès que l'abandon de nos derniers bolivianos dans des mains complaisantes avait accéléré. Des uniformes se lancent à la recherche du chauffeur En vain. Le temps presse. On s'agace. Dans la cabine du mastodonte, Carlos découvre un gamin qui lui montre notre chauffeur adossé, rêveur, sur le mur du bâtiment des douanes. Un épais nuage de fumée nous enveloppe. L'horizon s'éclaircit l'espace d'une centaine de mètres. Nouvelles formalités, nouveaux arrangements entre amis de passage. 20 h 30...
Nous sommes maintenant au Pérou. Quelques minutes de plus et nous dormions là, au milieu des camions, des rickshaws, des uniformes et de rôdeurs encore adolescents.
Ni la route cabossée ni les phares têtus des poids lourds n'altère notre bonne humeur. Juli où nous avons projeté de dormir n'est qu'à une soixantaine de kilomètres. Nos pensées roulent vers son marché matinal, anticipent la visite rapide de ces cinq églises bâties, sous couvert de rivalité entre dominicains et jésuites, afin que créoles, métis et indiens puissent suivre la messe sans se mélanger.
Las ! Faute d'un parking où mettre à l'abri des convoitises notre 4x4, il nous faut renoncer à passer la nuit ici.
Llave, Acora, Chucuito, Puno, Juliaca, Ayaviri, défilent dans la nuit noire. Le plus sûr est finalement de dormir dans le 4x4, au détour d'un chemin, et de se laisser réveiller par le froid. Le jour n'est pas encore levé que nous reprenons notre route pour Sicuani et un petit dej' salvateur. Ce soir, nous dormirons à Cusco.
Mais avant, une petite halte à Raqchi, distante d'une vingtaine de kilomètres, s'impose. Nous forçons l'allure. Dans l'autre sens, presque à contresens, arriveront bientôt les premiers cars de touristes avides de découvrir, en coup de vent, les ruines incas du temple de Viracocha.
Un chemin de terre paisible nous mène aux portes de Raqchi. Nous laissons notre 4x4 à l'extérieur pour faciliter notre fuite probable. Au pied de la petite église, les femmes se pressent, s'agitent. Les étals sont bientôt en ordre de bataille. Elle va être rude. Les touristes ne sont jamais plus dangereux qu'armés des meilleures intentions. Des ronflements de moteurs. Les premiers cars. La première invasion. Nous nous réfugions à l'extérieur. Nous ne sommes pas les seuls. A quelques pas de notre 4x4, des villageois forment un cercle animé. Il y a là une majorité de femmes. Ce sont elles qui assurent l'essentiel de la vente de la coopérative de production artisanale. La coopérative n'est pas une nouveauté pour les Quechuas. Le partage équitable des tâches et des richesses est le ciment de leur communauté.
Les premiers cars partent. D'autres arrivent, se garent, prêts à repartir...
Nous ne nous attardons pas davantage. Cusco est à quatre-vingts kilomètres. Nous y parvenons en début d'après-midi. Trouver un hôtel dans ses ruelles étroites et pavées d'histoire est une plaisanterie. Avec un parking, elle devient mauvaise. Nous tournons en rond, passons et repassons par la place des armes avant d'abandonner, vaincus par trois heures d'une recherche infructueuse. Nous dormirons dans la ville nouvelle... à deux pas seulement du centre historique.