La frontière passée, le Chili disparaît dans le nuage de poussière fine que soulève notre 4x4 sur une piste bolivienne peu hospitalière. Elle se perd dans l'immensité de hauts plateaux, sauvages et désolés, que bordent au loin des cimes enneigées et qu'effile un arc-en-ciel de bleus, froids et durs, à la luminosité presque insoutenable.
Ce que nous redoutions le plus arrive en fin de soirée : la crevaison, bête et méchante. Rageante. Au bout d'une courte ligne droite, Manu, qui a fait l'essentiel des kilomètres depuis Buenos Aires, l'a presque sentie venir, stoppant en douceur le 4X4 lourdement chargé en bord de piste. Une demi-heure plus tard, la crevaison n'était plus qu'un mauvais souvenir que chassait l'angoisse... d'une autre. Nous avons certes deux roues de secours, mais accéder à la seconde demande un déménagement complet de notre galerie.
Mais, dans le même temps, notre moral avait été regonflé par la vue de ces immensités rayonnant comme un soleil qui sombre à l'horizon.
Sur la tôle ondulée, la prudence est de mise. Chaque secousse rappelle l'urgence de réparer le BF Goodrich crevé. A San Cristobal tout proche, nous trouverons bien âmes qui vivent et des bras ingénieux. L'importance de la crevaison interdisant le recours à une mèche, notre réparateur bolivien en profite pour montrer combien il maîtrisait l'art de la thermosoudure. Pour plus de sécurité, il coince une chambre à air dans le pneu tubeless.
L'opération a pris une demi-heure tout au plus. Elle aura mis sur notre route Alvano. Il est avec son frère, responsable d'un société de transport en Bolivie. Dans un français impeccable, appris sur les bancs de l'Alliance française à La Paz, il nous a rappelé les consignes d'usage sur les pistes très cassantes du Sud bolivien, à commencer par une "bonne" pression dans les pneus. Va pour 2kg 500. Va pour Uyuni...
La rivière Collorado nous accompagne tout au long de la piste qui mène à Uyuni. La poussière est encore du voyage. La pluie a depuis longtemps déserté la région.
La ville est située entre la frontière et la ville de Potosí. Elle est le point de départ pour tous ceux, nombreux, qui veulent en découvrir le Salar. A 3.656 mètre d'altitude, cette ville garde les vestiges d'une importante activité ferroviaire.
Dans ce décor de far West, il n'y a plus que la nostalgie qui attend les trains. A Uyuni, les vieilles locomotives à vapeur ont depuis longtemps mordu la poussière. Les touristes en sont quittes pour d'autres chemins de traverse
À 3.600 mètres d'altitude, la blancheur aveuglante des 12.000 km2 du salar d'Uyuni est comme une provocation au soleil tropical. Une neige de sel tombée il y a des milliers d'années avec l'évaporation des lacs, efface pour l'éternité toute trace de présence humaine ou animale. Mais on n'arrête pas le progrès. Les 4x4 et les camions laissent une empreinte rassurante pour le voyageur égaré.
À Porco, Philippe a bien cru s'être perdu dans un trou. Ni par bravade, ni pour amuser la galerie, il a fait un bout du chemin de nuit des mineurs :
« J'ai eu du mal à les suivre. Le manque d'oxygène, sans doute. Ils n'ont pas voulu que je descende plus bas, dans un seau au bout d'une corde. Ils avaient peur pour moi. Après 300 mètres de marche, les seuls bruits que je percevais étaient ceux des marteaux-piqueurs et des wagons sur les rails qui couvraient les voix des mineurs. Puis, de temps à autre, il y avait un silence absolu. L'autre difficulté tient à la petitesse des galeries. Il est difficile de ne pas se cogner la tête ». La mine, c'est vraiment un travail pour les enfants...
Potosí n'est plus qu'à 200 kilomètres, il nous faudra huit heures. Le gouvernement bolivien a diligenté des travaux. Le problème avec les travaux, c'est qu'il vaut mieux arriver après qu'avant. Ou pire : pendant : Les suspensions gémissantes de notre lourd 4x4 ont partagé notre supplice. A Potosí, le diable est un ami, dit-on. El Tio (l'oncle) protège les mineurs. Pas les voyageurs : il n'aime pas l'auto-stop.
Une bonne nuit de repos et tout est oublié. Potosí vaut vraiment le détour. Cette ville, perdue à 4.070 d'altitude, est classée au Patrimoine de l'humanité depuis 1987.
Direction La Paz, maintenant. La route est enfin goudronnée. Le moral est regonflé à bloc ; les pneus, aussi, la pression passant de 3 à 4 kg. Pour Manu et Nico, c'est la dernière ligne droite. Un avion les attend.
Perchée entre 3.000 et 4.000 mètres d'altitude, La Paz est la plus haute capitale du monde. La ville manque souvent d'oxygène. Moins à cause de l'altitude que de sa circulation anarchique.
Notre imposant 4x4 a bien failli être la goutte d'eau qui fait déborder le vase. Plantés une demi-heure au beau milieu d'un carrefour, nous avons réussi à user la patience et la gentillesse légendaires de ses habitants.
Provinciaux à Paris, il nous a fallu quatre heures pour gagner notre hôtel dont deux heures à l'arrêt, pare-choc contre pare-choc, tôle contre tôle. Vaccinés, c'est en taxi que les jours suivants nous nous sommes lancés à la découverte de quartiers accrochés pêle-mêle aux montagnes qui encerclent la capitale.